Salutations des personnalités présentes
Permettez-moi de m’associer à toutes les salutations qui ont été adressées, il y a un instant, aux autorités civiles et militaires ainsi qu’aux représentants du monde associatifs.
Chers habitants de Bergbieten et de Contrières,
Mesdames, Messieurs,
Il est des cérémonies qui dépassent le protocole. Des moments où une commune raconte quelque chose de plus grand qu’elle-même. Et ce que nous vivons aujourd’hui ici, à Bergbieten, fait partie de ces moments-là.
Parce qu’au fond, cette journée parle de mémoire. Elle parle de fidélité. Elle parle de ce que les peuples sont capables de transmettre lorsqu’ils refusent l’oubli.
Et puis, il y a quelque chose de profondément beau dans le fait de commémorer ensemble, ici, Alsaciens et Normands réunis, la victoire du 8 mai 1945. Comme si l’Histoire nous rappelait une évidence : ce qui unit les Français est toujours plus fort que ce
qui les sépare.
Oui, il y a 808 kilomètres entre Bergbieten et Contrières. Mais il y a surtout quarante-huit années d’amitié, de fidélité, de rencontres, de visages, de souvenirs partagés. Et cela, aucune distance ne peut l’effacer.
Mesdames et Messieurs, Devant ce monument aux morts, devant ces noms gravés dans la pierre, nous ressentons tous la même chose : une forme de gravité silencieuse. Parce qu’ici, ce ne sont pas seulement des noms que nous regardons. Ce sont des vies interrompues. Des destins brisés. Des jeunesses sacrifiées.
Et nous savons ce que représente le 8 mai 1945. Ce jour où, après six années d’un conflit d’une brutalité inouïe, l’Europe retrouvait enfin le souffle de la liberté. Ce jour où les cloches se sont remises à sonner. Où les peuples ont recommencé à espérer.
Lorsque le général de Gaulle déclare : « La guerre est gagnée. Voici la victoire », ce n’est pas seulement une victoire militaire qu’il annonce. C’est le retour de la République. Le retour de la dignité humaine. Le refus définitif de la barbarie.
Mais nous le savons aussi : derrière la liesse, il y avait les ruines. Les familles qui attendaient un père qui ne reviendrait jamais. Les villages meurtris. Les survivants des camps. Les blessures visibles et invisibles.
La Seconde Guerre mondiale, ce sont plus de 60 millions de morts. C’est la Shoah. L’extermination industrielle de six millions de Juifs d’Europe sur les 7 millions que comptaient notre continent avant la guerre. C’est l’effondrement moral auquel conduit la haine lorsqu’elle devient un projet politique.
Alors aujourd’hui, la Nation se souvient. Elle se souvient des soldats tombés pour la France. Des résistants qui refusèrent la soumission. Des déportés. Des civils massacrés. De tous ceux qui ont souffert parce qu’ils étaient nés différents, libres ou simplement humains.
Et elle se souvient aussi de ceux qui ont continué le combat quand tout semblait perdu. Les combattants de la France libre. Les soldats venus de métropole, d’Afrique, des outre-mer. Les tirailleurs, les goumiers, les spahis, les marins, les aviateurs. Tous ceux qui ont permis à la France de rester debout.
Mais ici, en Alsace, cette mémoire a une résonance particulière. Parce que notre région a vécu ce que peu d’autres territoires français ont connu : l’annexion de fait au Reich allemand et avec elle l’humiliation et la volonté d’effacer une identité.
Ici, on a interdit de parler français. Ici, on a voulu arracher aux familles leurs noms, leur culture, leur appartenance.
Et puis il y eut le drame des incorporés de force qui a concerné 130 000 Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans la Wehrmacht et la Waffen SS. Ces milliers de jeunes hommes ont
principalement été envoyés sur le front de l’Est, l’un des plus meurtriers. Ici, en Alsace et en Moselle, ce sont ainsi des milliers de familles qui ont plongées dans l’angoisse et à la fin de la guerre, pour ceux qui sont revenus dans des silences qui, parfois, traversent encore les générations. Des blessures que l’on n’a pas toujours su raconter, mais que chaque famille ici au fond d’elle connaît.
Mesdames et Messieurs, devant nos amis normands, je veux le dire avec force : cette mémoire-là n’est pas une mémoire régionale. Elle appartient à l’histoire de France. Elle appartient à notre mémoire nationale et elle ne doit pas être oubliée, mais au contraire transmise et enseignée.
Mesdames et Messieurs, en parlant de transmission, il nous appartient aussi de ne pas oublier cette réalité. Après 1945, l’Europe aurait pu choisir la vengeance. Elle aurait pu choisir le ressentiment éternel. Mais des femmes et des hommes ont fait un choix d’un immense courage. Sans doute l’un des plus grands choix politiques de notre histoire contemporaine. Ils ont décidé que les peuples européens ne se feraient plus la guerre.
Et ici, en Alsace, nous savons ce que cela signifie. Nous sommes cette terre où l’Histoire a parfois vacillé. Mais nous sommes aussi cette terre où la réconciliation franco-allemande a pris l’un de ses visages les plus forts. Et cela nous oblige, chacune et chacun d’entre nous.
Car Mesdames et Messieurs, au moment où la guerre revient sur notre continent, au moment où les nationalismes, les replis et les fractures ressurgissent partout en Europe, nous devons nous souvenir d’une chose simple : la paix n’est jamais acquise.
Jamais.
Elle exige du courage. De la lucidité. Et une fidélité constante à ce qui nous unit. C’est cela, l’idéal européen. Non pas une abstraction. Non pas une technocratie lointaine. Mais une promesse historique : celle de permettre à des peuples qui se sont tant déchirés de construire ensemble un destin commun.
Et au fond, les jumelages entre communes disent exactement cela. Ils traduisent l’Europe dans la vie réelle. Dans les rencontres. Dans les familles qui s’accueillent. Dans les enfants qui grandissent avec d’autres accents, d’autres paysages, mais les mêmes valeurs.
Votre jumelage entre Bergbieten et Contrières raconte cela depuis quarante-huit ans. Il raconte une France qui se rencontre. Une Europe qui se vit concrètement. Et une fraternité qui ne se décrète pas, mais qui se construit patiemment, année après année.
Alors aujourd’hui, devant ce monument aux morts, devant ces plaques commémoratives, souvenons-nous. Souvenons-nous que la paix est toujours fragile. Que la liberté n’est jamais définitivement acquise. Et que la fraternité entre les peuples doit être notre plus grande responsabilité.
Je terminerai par ces mots prononcés par le général de Gaulle le 8 mai 1945 : « Tandis que les rayons de la Gloire font une fois de plus resplendir nos drapeaux, la Patrie porte sa pensée et son amour d’abord vers ceux qui sont morts pour elle, ensuite vers ceux qui ont, pour son service, tant combattu et tant souffert. »
Alors aujourd’hui, Mesdames et Messieurs, continuons, ensemble, à être dignes de cet héritage.
Vive l’amitié entre Bergbieten et Contrières !
Vive la République, Et vive la France !
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